Les pommes du seigneur de Kamouraska

Quelques vieux pommiers se dressent sur le flanc sud du Cap Taché à Kamouraska. Au travers d’un désordre de branches se projetant dans toutes les directions, on découvre des fruits : de grosses pommes, pour la plupart tavelées ou piquées. Ces arbres sont abandonnés à leur sort depuis des décennies. Pourtant, ils firent jadis la fierté du seigneur de Kamouraska.

Ces pommiers faisaient autrefois partie du domaine seigneurial de Kamouraska. Leur emplacement, tout près de l’ancien manoir, laisse peu de doutes sur leur origine. La carte de l’arpenteur-géomètre Ducan Ballantyne, établie en 1856, fournit d’ailleurs une belle preuve de l’existence de ce verger suranné.

Partie du plan de Kamouraska fait par Ducan Ballantyne en 1856, On y distingue un verger à droite du manoir dessiné en rouge.

Partie du plan de Kamouraska tracé par Ducan Ballantyne en 1856, On y distingue un verger à droite du manoir (le bâtiment dessiné en rouge).

Cette plantation d’arbres fruitiers bien alignés ne devait pas comprendre que des pommiers, mais ceux-ci demeurent les seuls vestiges du jardin de la seigneurie.

Après la vigne plantée par Champlain à son habitation de Québec, les pommiers comptent parmi les premiers arbres fruitiers européens de la vallée du Saint-Laurent. Ils étaient donc déjà très répandus en Nouvelle-France lors de la fondation de Kamouraska, mais nous ne savons pas à quel moment précis les premiers spécimens furent introduits dans la région.

Bien sûr, les arbres qu’on peut voir aujourd’hui au Cap Taché ne sont pas ceux de la carte de Ballantyne ; ils en sont les descendants, car un pommier vit une centaine d’années, tout au plus.

Laissés à eux-mêmes, depuis des décennies

Rosaire Michaud, l’actuel propriétaire du manoir seigneurial, ne se souvient pas d’avoir vu quelqu’un entretenir ces pommiers, bien qu’il soit né à Kamouraska il y a plus de 70 ans. Sa conjointe, Jeannine, affirme pour sa part qu’au moins un d’entre eux correspond à une variété ancienne, produisant la Saint-Laurent d’hiver : une pomme passablement dure et au goût acidulé qu’elle connaissait du jardin de son père.

Pommes-2Une belle récolte… laissée sur l’arbre.

L’histoire de ce verger délaissé n’est pas unique ; la plupart des pommeraies de la région furent abandonnées avec le temps. La concurrence des grandes plantations commerciales québécoises ou américaines a rendu cette culture difficile à soutenir pour qui ne possède que quelques dizaines ou centaines d’arbres. Des variétés jadis populaires ont maintenant disparu du marché. Pour éviter l’oubli, le centre de mise en valeur du patrimoine Ruralys a aménagé un verger conservatoire, à La Pocatière, afin d’y préserver les espèces patrimoniales. Tout n’est pas perdu, mais on imagine peu un retour en force des petits vergers dans la région.

Des pommes et des prunes

Les variétés de fruits anciens (pommes, prunes ou poires) font partie de notre patrimoine et méritent d’être connues et protégées. Heureusement, certains consacrent leur énergie et leur expertise à cette mission. À Saint-André de Kamouraska, Paul-Louis Martin et Marie de Blois ont restauré un verger de pruniers et fondé la Maison de la prune. Ce centre d’interprétation exceptionnel met surtout en valeur la prune de Damas, la plus vieille variété de l’Occident.

Le déclin des pruniers dans le Bas-Saint-Laurent fut encore plus marqué que celui des pommiers. Au début du XXe siècle, on comptait plus de 200 000 pruniers sur la Côte-du-Sud, alors que le dernier dénombrement effectué en 1983 ne faisait état que d’environ 3 000 arbres.

En plus de veiller au bien-être de ses pruniers, Paul-Louis Martin est également un historien et un ethnologue renommé. Il n’est donc pas étonnant qu’il se soit intéressé à l’histoire des fruits du Québec. D’ailleurs, il leur a consacré un ouvrage passionnant : Les fruits du Québec. Histoire et tradition des douceurs de la table. On y découvre, avec plaisir, l’histoire méconnue des fruits à pépins, à noyaux et des petits fruits qui furent cultivés au Québec, souvent depuis les débuts de la Nouvelle-France.

PommesLes pommiers abandonnés du Cap Taché à Kamouraska.

Les premiers mots de son ouvrage seront les derniers de cet article. Ils décrivent, avec poésie, l’émotion et la curiosité qui nous habitent lorsqu’on découvre, au hasard d’une promenade, un de ces arbres fruitiers maintenant abandonnés. Difficile d’ajouter quoi que soit à la suite de ce texte si touchant :

Ils nous ont donné la Fameuse, les Calvilles rouges et les blanches, les Saint-Laurent d’été et d’hiver, la Duchesse et l’Alexandre, la Jaune transparente et tant d’autres. Ce sont les vieux pommiers de ce pays. Ils sont encore là dans le paysage, la plupart du temps à l’arrière des maisons, elles-mêmes d’âge vénérable, plantés par petits groupes ou alignés au fond des jardins potagers; parfois, ils se dressent en plein champ, sentinelles solitaires et chevelues, jetant vers l’est leurs rameaux de printemps. On les voit encore qui étalent leurs longues branches tordues jusqu’au sol, cachant ainsi au regard leur tronc centenaire à l’écorce ridée, moussue et blessée par le temps. Une année sur deux, ils se chargent de pommes délicieuses, juteuses et douces, au parfum saisissant. D’où viennent ces fruits? Qui leur a attribué daussi beaux noms? Les fruits de ce pays auraient-ils donc une histoire à nous raconter?
(Paul-Louis Martin, 2002)

Pierre Giard, 2016

Pour en savoir plus :

Paul-Louis Martin. Les fruits du Québec, Histoire et traditions des douceurs de la table. Septentrion. Québec, 2002, 219 pages.

Visitez la Maison de la prune, située au 129 route 132 Est, Saint-André-de-Kamouraska. Ouvert tous les jours du 1er août au 15 octobre de 9 h à 17 h 30.

2 réflexions au sujet de « Les pommes du seigneur de Kamouraska »

  1. Hervé Voyer

    Bonjour M. Giard !

    Bravo pour cette belle initiative. Bravo et aussi merci ! Les sujets sont vraiment intéressants et les photographies sont tellement belles et même impressionnantes.
    La nature kamouraskoise est un sujet infini qui offre des sujets étonnants et variés.

    Un des sujets qui, selon moi, pourrait en intéresser plus d’un est le suivant :
    Fleuve, estuaire, golfe, mer, océan… comment les différencier, où ça commence, où ça finit, qu’est-ce qui les définit. Autres exemples dans le monde. Eaux douces, eaux saumâtres, eaux salées.
    C’est une suggestion.

    À bientôt !

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