Des mots venus du froid

On dit souvent que les Inuits ont des dizaines de mots pour désigner la neige. Les navigateurs et les pilotes du Saint-Laurent, qui affrontent les glaces chaque hiver, possèdent eux aussi un vocabulaire riche et évocateur pour nommer les différentes formes que peut prendre l’eau gelée. Découvrons ensemble quelques-uns de ces mots qui nous permettent de mieux décrire notre environnement hivernal.

Pour le géographe Louis-Edmond Hamelin, qui a consacré sa vie au concept de nordicité, s’habiller chaudement et aller observer le fleuve gelé nous permet de mieux savourer la beauté de notre pays. Pour profiter pleinement du spectacle, il nous suggère d’apprendre quelques-uns des mots qui soulignent la grande diversité de formes que peut prendre l’eau gelée.

Suivons donc son conseil, avant que les glaces ne disparaissent du fleuve avec le réchauffement climatique.

Voici quelques exemples de ces mots venus du froid :

  • Frasil : fins cristaux en suspension dans l’eau.
  • Sorbet : étape subséquente au frasil où les cristaux s’agglutinent pour constituer une couche épaisse comme de la soupe. À ce stade, la mer réfléchit peu la lumière et prend une apparence mate.
  • Gadoue : neige saturée d’eau, reposant sur la terre ou la glace.
  • Shuga : accumulation de morceaux de glace blanche et spongieuse ayant quelques centimètres de longueur. Le shuga est formé à partir du sorbet ou de la gadoue.
  • Floe : grande plaque de glace plate, de 20 mètres ou plus.
  • Brash (sarrasins): Accumulation de fragments glacés de moins de deux mètres provenant de la destruction d’autres structures de glace.
  • Hummock : Monticule de glaces brisées soulevées par la pression.
  • Glace en crêpes : morceaux de glace circulaires, de 30 centimètres à trois mètres de diamètre.
  • Bourguignon : bloc de glace plus petit qu’un fragment d’iceberg, émergeant de moins d’un mètre au-dessus de la surface de la mer. Il s’étend habituellement sur une superficie d’environ 20 mètres carrés.
  • Tourelle : gros bloc de glace de quelques mètres de diamètre et de hauteur, échoué sur la batture gelée. Les tourelles s’arrêtent près de la rive et peuvent repartir avec la marée subséquente.

 

Hummock sur les rives de Kamouraska

Hummock sur le fleuve, près de l’embouchure de la rivière Kamouraska

Tourelle échouée sur les glaces riveraines

Tourelle échouée sur les glaces riveraines

Glaces en crêpes

Glaces en crêpes près du quai Miller

Frasil et sorbet sur les rives du Cap Taché

Frasil et sorbet sur les rives du Cap Taché à Kamouraska

Délicatesse et force brute

Malgré tous ces efforts de classification et de définition, la glace nous réservera toujours des surprises. Ainsi, au mois de mars 2014, le fleuve laissait sur les rives de Kamouraska une offrande étonnante : des millions de bulles gelées, complètement vides. Après avoir exposé sa vigueur pendant de longs mois, l’hiver voulait peut-être nous démontrer toute la délicatesse dont il est capable.

Bulles glacées de 5 à 10 cm

Bulles glacées de 5 à 10 cm de diamètre, complètement vides !

Bulles glacées devant l,île aux Corneilles

Bulles glacées devant l’île aux Corneilles

Souvent immobiles, les glaces ne laissent pas facilement deviner leur puissance. Pourtant, elles peuvent être particulièrement destructrices. Ainsi, poussés par le vent, de véritables murs de glaces sont en mesure d’avancer loin sur la rive et de démolir les bâtiments qui s’y trouvent.

À Kamouraska, en janvier 2015, sans être aussi dévastatrices, les glaces se sont accumulées au pied du quai Miller, puis ont rapidement atteint la plate-forme de cette solide structure. Des blocs gelés de plusieurs mètres se sont alors retrouvés sur le quai, là où les villégiateurs et les touristes s’installent chaque soir d’été pour observer le coucher de soleil.

Par chance, l’avancée des glaces s’est arrêtée avant de créer de véritables dommages.

Glaces sur le quai Miller (photo de Benoît Randall)

Glaces sur le quai Miller (photo de Benoît Randall)

Explorer les rives gelées

On a tous déjà chanté que notre pays, c’est l’hiver. Mais apprécie-t-on vraiment cette période de l’année où les abords du fleuve se cristallisent ? Pourtant, la saison froide, le long du Saint-Laurent, est d’une grande beauté. Une luminosité toute particulière baigne alors les côtes nimbées de blanc et transforme le paysage en féérie glacée.

Équipés de ce nouveau vocabulaire venu du froid, vous êtes maintenant en mesure de scruter d’un regard neuf les rives gelées du Saint-Laurent. Bonne promenade !

Pierre Giard, 2016

Pour en savoir plus :

Le Service canadien des glaces offre de l’Information détaillée sur l’état des glaces partout au Canada, ainsi qu’un lexique des termes reliés aux glaces.

Le site consacré à l’œuvre de Louis-Edmond Hamelin présente les principaux ouvrages et réalisations de ce pionnier des études sur la nordicité.

On peut trouver plusieurs photos des glaces accumulées contre le quai Miller sur le site de la municipalité de Kamouraska.

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