Les glaces : une espèce en voie de disparition

Novembre 1740, le voilier L’Imprévu s’échoue sur les glaces en face de Kamouraska. Son équipage est contraint de rester sur le navire gelé durant plus de six mois. Une telle épreuve serait-elle possible aujourd’hui, alors que la banquise s’installe de plus en plus tardivement sur le fleuve ?

Rien n’illustre aussi bien les dangers des glaces que ce qui est arrivé à ce navire durant le Régime français. Ce voilier d’environ 120 tonneaux est resté coincé dans les glaces tout l’hiver 1740-41 avec son équipage de 15 à 30 hommes. Il ne put reprendre sa route qu’au mois de juin suivant. C’était le voyage inaugural de ce brigantin, qui venait tout juste d’être construit dans les chantiers navals de Québec et se dirigeait vers la France.

Comme on peut le deviner, ce long séjour dans les glaces fut particulièrement éprouvant. À trois reprises, l’intendant Gilles Hocquart émit une ordonnance pour forcer l’équipage à rester sur place.

Tout un hiver sur les glaces ...

Tout un hiver sur les glaces …

Dans sa première ordonnance, le 23 novembre 1740, Hocquart interdit au capitaine Paris et à son équipage de quitter le navire avant que la cargaison ne soit en sûreté. Puis, le 3 avril 1741, il réitère sa directive, « sous peine (…) de punition corporelle ». Il demande également aux miliciens de Kamouraska de procéder à l’arrestation des matelots qui auraient réussi à quitter le navire et de les y reconduire de gré ou de force.

Enfin, le 16 juin 1741, alors que L’Imprévu est prêt à reprendre son voyage vers la France, l’intendant Hocquart ordonne une nouvelle fois d’arrêter les déserteurs et de les ramener sur le bateau. Il précise qu’une fois rendus en France, ceux-ci devront être livrés au commissaire de la marine afin d’être punis.

La fin des glaces ?

Il est difficile d’imaginer qu’un navire comme L’Imprévu puisse être resté prisonnier des glaces de la mi-novembre jusqu’à la fin du printemps.

Il faut savoir que l’hiver 1740-41 fut exceptionnellement froid, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. En Irlande, plus de 20 % de la population a péri à cause des conséquences de températures anormalement basses sur les récoltes. En Nouvelle-France, le jésuite Luc François Nau écrivit à sa mère en 1741 que cet hiver fut « plus rude et plus long qu’il n’avait été de mémoire d’homme en Canada ».

L'hiver le plus long et le plus rude de mémoire d'homme ...

L’hiver le plus long et le plus rude de mémoire d’homme …

Aujourd’hui, les hivers sont nettement moins rigoureux. La banquise se forme plus tardivement et ce décalage devrait s’accentuer avec les années. En effet, l’un des principaux impacts des changements climatiques sera la réduction du couvert de glace, tant aux pôles que dans les régions côtières.

En plus d’être affectés par le rehaussement planétaire du niveau des océans entrainé par la fonte des glaces, nous serons également touchés par l’intensification des tempêtes hivernales. Celles-ci ne seront pas nécessairement plus nombreuses, mais leurs conséquences seront plus marquées. En effet, le couvert de glace joue un rôle protecteur contre les vagues. D’une part, la banquise côtière empêche la houle d’atteindre la rive et de l’éroder. D’autre part, lorsque les glaces flottantes sont présentes de façon importante sur le fleuve, elles ont tendance à inhiber la création de vagues.

Ces effets de la réduction du couvert de glace ont déjà commencé à se faire sentir à certains endroits plus vulnérables, comme la région de Sept-Îles sur la Côte-Nord. L’érosion des rives à cet endroit se fait maintenant à une vitesse fulgurante.

Chaque année, environ 30 à 40 % des tempêtes se produisent durant l’hiver. On peut s’attendre à ce que celles-ci causent davantage de dommages lorsque les glaces n’offriront plus leur protection. Ce scénario n’est pas si éloigné, car des experts ont calculé que la saison des glaces sera réduite des deux tiers d’ici 2050. Ils prévoient même que les glaces hivernales auront complètement disparu avant la fin du siècle dans le golfe du Saint-Laurent.

Mince laisse de mer formée de frasil, de sorbet ou de shuga : l'avenir des glaces à Kamouraska

Mince laisse de mer glacée sur la batture: l’avenir de la banquise sur le fleuve ?

L’amenuisement de la période des glaces sur le Saint-Laurent aura certainement des conséquences négatives sur notre environnement naturel et bâti. Mais comment ne pas penser aux matelots de L’Imprévu coincés sur le fleuve durant ce terrible hiver 1740-41 ? Ils auraient sûrement souhaité que cette saison extrêmement froide soit raccourcie et que leur enfer glacé se termine un peu plus tôt.

Comme quoi les dérèglements climatiques, qu’ils pointent vers le haut ou le bas du thermomètre, sont rarement sans effets. Notre bien-être, ainsi que la santé de la planète, dépend du maintien d’un bien fragile équilibre.

Pierre Giard, 2016

Pour en savoir plus :

Le consortium de recherche Ouranos décrit ici les effets du réchauffement climatique sur les zones côtières du Québec.

La mésaventure du brigantin L’Imprévu est relatée dans : Pierre Giard, Les îles de Kamouraska, une histoire au fil de l’eau, Société historique de la Côte-du-Sud, La Pocatière, 2012.

Relations des Jésuites, Lettre de Luc François Nau à Mme Aulneau, octobre 1741.

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