Où est passé le fleuve ?

Plusieurs visiteurs de Kamouraska se sont déjà posé cette question : où est donc passé le fleuve ? On leur avait vanté la beauté du Saint-Laurent dans la région, et là… surprise, il n’y a plus d’eau ! Au large, même les îles sont à sec. Nos visiteurs pensaient admirer les bélugas, mais il ne reste plus que les goélands qui picorent dans la vase. Quelle déception !

Bien sûr, le Saint-Laurent ne s’est pas évaporé : nous sommes simplement à marée basse.

L’ampleur des marées à Kamouraska surprend immanquablement. Rares sont les endroits où l’on peut voir un cours d’eau changer aussi radicalement d’apparence en quelques heures. Ailleurs, le flux et le reflux se traduisent habituellement par un déplacement de la berge d’à peine quelques dizaines de mètres. Mais ici, le Saint-Laurent peut se contracter de trois kilomètres avec la marée basse.

Cette particularité apporte beaucoup de charme et de dynamisme à la vie fluviale de Kamouraska. En effet, il est bien difficile de s’ennuyer en regardant le fleuve ; toujours en mouvement, le Saint-Laurent ne dort jamais et offre ici un spectacle fastueux deux fois par jour.

Un tour de magie ?

Comme par magie, une quantité incroyable d’eau semble gonfler le fleuve à chaque marée haute.

Un petit calcul nous donne une idée de l’ampleur du phénomène. Voici les termes de l’équation : 1) à Kamouraska, on observe en moyenne une hausse du niveau d’eau de 3,3 m à la marée haute, 2) le fleuve est large d’environ 20 km devant le village et 3) le littoral s’étend sur 10 km devant cette municipalité. Multipliez ces trois axes (hauteur, largeur et longueur) pour obtenir le volume d’eau apporté par la marée devant Kamouraska : 660 millions de mètres cubes… ou l’équivalent de 265 000 piscines olympiques.

                                                               

Voilier échoué à la marée basse

Voilier échoué à la marée basse

Pourtant, malgré toutes les apparences, la marée ne fait pas varier la quantité d’eau totale dans le Saint-Laurent. Lorsque le niveau du fleuve est plus haut à Kamouraska… il est plus bas ailleurs. La marée n’est qu’une ondulation de la surface de l’eau ; une vague provoquée par la force gravitationnelle de la lune et du soleil (voir cet autre article sur les causes des marées).

Les marées sont de très longues vagues qui se déplacent d’est en ouest le long du Saint-Laurent. Celles-ci sont toutefois bien différentes de la houle à laquelle nous sommes habitués. En effet, à Kamouraska, les vagues créées par le vent mesurent normalement quelques dizaines de centimètres de hauteur — plus lors des tempêtes — et leurs crêtes sont séparées les unes des autres par quelques mètres seulement.

Pour leur part, les vagues de marée mesurent en moyenne 3,3 m de haut à Kamouraska et sont distancées les unes des autres de plusieurs centaines de kilomètres. Parce que leurs crêtes sont aussi distancées, ces ondes sont très aplaties ; ce qui explique qu’il est bien difficile de deviner qu’on a affaire à des vagues qui se succèdent.

Ces vagues très espacées cheminent tranquillement le long du fleuve ; elles mettent environ une heure pour se déplacer de Rivière-du-Loup à Kamouraska. Ce sont elles qui font que le niveau de l’eau monte et redescend. La marée parcourt donc longitudinalement le Saint-Laurent, même si on dirait, au contraire, qu’elle se déplace perpendiculairement au fleuve et arrive du large pour atteindre les rives. Du point de vue d’un observateur fixe sur la rive, la marée monte et descend ; alors que si on pouvait la regarder du ciel, on verrait bien qu’elle ne fait que passer et se dirige vers Québec.

Pourquoi la marée est-elle si importante à Kamouraska ?

Deux principaux facteurs font en sorte que les marées sont spectaculaires dans la région de Kamouraska : le resserrement continu du Saint-Laurent entre le golfe et la ville de Québec, ainsi que la présence de longues battures devant le village.

Comme les marées se propagent d’est en ouest dans le Saint-Laurent, elles sont amplifiées par l’entonnoir que forme le lit du fleuve. Les rives nord et sud se rapprochent l’une de l’autre au fur et à mesure que l’on se dirige vers Québec. Cette compression horizontale de l’onde de marée provoque une augmentation de son amplitude verticale. C’est ainsi que les marées les plus fortes du Saint-Laurent se retrouvent à Québec — au fond de l’entonnoir — et que les plus faibles sont observées dans le golfe, là où le fleuve est à son plus large.

Pour illustrer ce phénomène, considérons la hauteur de la marée à différents endroits : une onde de marée qui n’a que quelques dizaines de centimètres d’amplitude dans l’océan s’élèvera à 1,5 m à Grande Vallée en Gaspésie, puis se transformera graduellement en une marée de 3,3 m à Kamouraska, pour finalement atteindre 4,5 m à Québec.

 

Marée basse

Promenade sur la batture à marée basse

On voit que les marées à Kamouraska sont plus fortes qu’en Gaspésie, mais qu’elles ne sont pas les plus importantes sur le Saint-Laurent.

C’est surtout un deuxième facteur qui explique l’aspect spectaculaire des marées ici, soit la présence de hauts-fonds vaseux et sablonneux tout le long des rives de Kamouraska : les battures. En effet, celles-ci offrent une large plate-forme presque parfaitement horizontale sur laquelle peut s’étaler la marée. Lorsque cette dernière s’élève de 10 cm, la pente est si douce sur les battures que le fleuve peut avancer vers la rive de 100 m. À l’inverse, quand la marée baisse, elle s’évacue rapidement et repousse le fleuve à deux ou trois kilomètres des berges.

Tant que le niveau de la marée reste en deçà du plancher des battures, le fleuve semble s’être évaporé. Mais, dès que l’eau atteint cette plate-forme, tout s’accélère et la marée court sur la vase et le sable. Elle devient alors un phénomène presque vivant, que l’on peut observer avec plaisir de la rive.

Voilà de quoi rassurer nos visiteurs qui craignaient que le fleuve n’ait disparu pour de bon. Il reviendra et le spectacle de son arrivée compensera largement sa brève absence !

Texte et photos : Pierre Giard, 2016

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