Après 315 ans, le béluga est enfin protégé

Le 14 mai 2016, le gouvernement fédéral indiquait son intention de décréter une large zone de protection du béluga du Saint-Laurent. Cette mesure marque-t-elle le début d’une relation plus positive entre l’homme et ce mammifère marin?

La première pêche à Kamouraska

C’est en 1701 que la première pêche commerciale au béluga fut organisée en Nouvelle-France. Cette pêche eut lieu à Kamouraska, avec des filets tirés entre la rive et les îles. C’est donc à cet endroit que le long déclin du béluga du Saint-Laurent a commencé il y a plus de trois siècles.

À l’époque, trois riches marchands de Québec avaient obtenu le privilège « d’établir aux îles de Kamouraska et autres endroits du fleuve Saint-Laurent qu’ils jugeront convenables, la pêche des marsouins ». (Note : on a longtemps appelé « marsouin » le béluga.) Ils reçurent également le soutien du gouvernement de Louis XIV, qui leur fournit « deux mille livres de fil à morue et […] la même quantité de cordage de un et deux pouces. » (1)

Partie d'un plan de 1720 présentant les installations de Kamouraska

Partie d’un plan de 1720 présentant les installations de Kamouraska

Les premières installations étaient composées de filets tendus entre des piquets. Plus tard, les pêcheurs se sont aperçus que de simples perches, plantées dans les battures et espacées d’environ 50 centimètres les unes des autres, suffisaient pour emprisonner et capturer ces mammifères marins.

En mars 1721, le jésuite Charlevoix décrit la chasse au béluga telle qu’elle se pratiquait alors dans les eaux du Saint-Laurent :

« On a établi depuis peu deux pêches de marsouins au-dessous de Québec ; l’une à Baie-Saint-Paul, et l’autre à sept ou huit lieues plus bas, vis-à-vis une habitation, que l’on appelle Kamouraska, du nom de certains rochers, qui s’élèvent considérablement au-dessus de l’eau. […]

Quand la marée est basse, on plante dans la vase, ou dans le sable, des piquets assez près les uns des autres, et on y attache des filets en forme d’entonnoirs, dont l’ouverture est assez large ; de sorte que lorsque le poisson y a passé il ne peut plus la retrouver pour en sortir. […]

À mesure que la marée baisse, on a le plaisir de voir leur embarras, et les mouvements inutiles qu’ils se donnent pour s’échapper ; enfin, ils restent à sec, et souvent échoués les uns sur les autres en si grand nombre, que d’un seul coup de bâton on en assomme deux ou trois. » (2)

Les premières pêches à Kamouraska furent fructueuses, puisque 250 bélugas y furent abattus en 1701 et 1702. Les installations se sont alors vite multipliées. En 1721, on comptait six sites sur la rive sud de l’estuaire et huit sur celle du nord. Puis, de 1722 à 1730, plus de trente nouveaux emplacements de pêche au béluga se sont ajoutés le long du fleuve.

Par la suite, les captures ont décliné. Le site de pêche de Kamouraska fut alors abandonné, bien que celui d’un village voisin, Rivière-Ouelle, ait continué de connaître du succès.

Un béluga curieux ... qui vient saluer des kayakistes devant la Grande Île.

Un béluga curieux … qui vient saluer des kayakistes devant la Grande Île de Kamouraska.

Une petite baleine brune, grise, puis finalement blanche

Le béluga (« Delphinapterus leucas ») est une petite baleine à dents. Cette espèce se distingue par sa peau blanche chez les adultes, par l’absence de nageoire dorsale ainsi que par la présence sur sa tête d’une bosse de graisse — appelée melon — qui permet l’écholocalisation des proies et qui facilite la navigation.

Un béluga mâle peut peser 1 900 kg et mesurer jusqu’à 4,5 m. La femelle fait, pour sa part, environ 80 % de la longueur du mâle. Ces gros mammifères peuvent vivre plus de 60 ans.

Les femelles atteignent la maturité sexuelle entre 8 et 14 ans ; le mâle entre 16 et 18 ans. L’accouplement a lieu au printemps et la gestation dure de 12 à 15 mois. La mise bas se déroule en été et l’allaitement s’étend sur 20 à 30 mois.

Le nouveau-né est d’abord brun, puis gris-bleu. Le baleineau arbore ensuite une peau grise à partir de deux ans jusqu’à l’âge adulte, où il devient alors complètement blanc.

Jeunes bélugas à la peau grise

Jeunes bélugas à la peau grise

Le béluga est le seul cétacé qui habite à longueur d’année dans le Saint-Laurent. Il s’y nourrit, s’y reproduit et y met bas.

Animal grégaire, le béluga vit en paire ou en groupe qui peut atteindre plusieurs dizaines d’individus. Ces ensembles se forment en fonction du sexe ou de l’âge. Pendant l’été, les plus grands troupeaux sont composés de femelles accompagnées de nouveau-nés et de jeunes. Les mâles ont, pour leur part, tendance à créer de plus petits groupes. Tous ces clans se répartissent sur des territoires distincts. Au large de Kamouraska, ce sont surtout des femelles et des baleineaux que l’on retrouve.

En voie de disparition

Bien que la pêche au béluga soit interdite depuis 1979, la population de ces petites baleines blanches du Saint-Laurent n’est jamais revenue à ce qu’elle était au début de la Nouvelle-France. En 2005, le béluga du Saint-Laurent fut inscrit au registre des espèces menacées en vertu de la loi fédérale. En 2014, le Comité sur la situation des espèces menacées de disparition au Canada (COSEPAC) lui a attribué le statut « en voie de disparition ». Il ne restait alors que 900 individus sur les 10 000 qui vivaient dans le fleuve avant qu’on commence à les pêcher.

Quatre bélugas devant Grande-île

Quatre bélugas devant Grande-île

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La première pêche commerciale de 1701 dans les îles de Kamouraska a amorcé le lent déclin des bélugas du Saint-Laurent.

Ce type de pêche aurait pu être fatal ; heureusement, le carnage a cessé avant qu’il ne soit trop tard. La mise en place par le gouvernement fédéral d’une aire de protection du béluga est également une excellente nouvelle.

L’agression plus sournoise de la pollution continue cependant de faire ses ravages. Puis, à ce dernier danger s’ajoute celui du réchauffement climatique. Une menace pour les bélugas du Saint-Laurent, situés de façon bien précaire à l’extrême sud de l’aire de distribution de leur espèce.

Il est difficile de dire si ce déclin est réversible. Réduire la pollution de l’eau et contrer le réchauffement climatique sont des tâches bien plus ardues que de décréter une zone de protection.

C’est pourtant ce que nous devons faire, si nous voulons assurer l’avenir du « marsouin blanc » chez nous.

Pierre Giard, 2016

Pour en savoir plus :

(1)  Casgrain, Henri-Raymond. Oeuvres complètes, Tome trois. Québec : s.n., 1875, p. 113.

(2) Charlevoix, Pierre-François-Xavier de. Histoire et description générale de la Nouvelle-France, avec le journal historique d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale. 1744. Lettre VIII, mars 1721, p. 218

 

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