Le minuscule œuf de M. Boutin

Au printemps 2009, Patrick Boutin se promène avec son chien le long de la rivière Kamouraska. Il chasse. Ce jour-là, sa plus belle prise ne sera pas une oie, mais un minuscule œuf d’éperlan arc-en-ciel, pas plus gros que le point à la fin de cette phrase. Cet homme aux yeux de faucon venait de trouver une frayère de ce petit poisson. On n’en avait pas vu dans cette rivière depuis plus de 40 ans.

Patrick Boutin savait quoi chercher et où regarder. Professeur de bioécologie au Cégep de La Pocatière, il est capable d’identifier un œuf d’éperlan, aussi minuscule soit-il. De plus, il connaît quel type de milieu est propice à l’établissement d’une frayère de ce poisson. Il n’était donc pas guidé par le hasard, mais estime tout de même avoir été chanceux. Il a profité de cette chance qui ne sourit qu’aux gens capables de la saisir.

Une deuxième visite sur le site lui permet de recueillir de nouveaux œufs. Leur identification au laboratoire du Cégep de La Pocatière confirme l’importance de sa découverte : il vient de trouver la cinquième frayère connue de ce poisson au statut précaire.

L’éperlan arc-en-ciel du sud de l’estuaire est, en effet, considéré comme une espèce vulnérable. Ce nouveau site de frai est donc une excellente nouvelle pour la survie de ce poisson.

Les éperlans de la rivière Kamouraska, de retour après quarante ans d'absence

Les éperlans de la rivière Kamouraska, de retour après quarante ans d’absence

Une espèce vulnérable

L’éperlan fait partie de la même famille que le capelan. Il mesure généralement une vingtaine de centimètres, mais peut parfois en atteindre 35. Son dos est verdâtre et ses côtés arborent une bande argentée.

Il fréquente la côte est de l’Amérique du Nord, du Labrador jusqu’au New Jersey. On en trouve également en eau douce dans plusieurs provinces canadiennes ou États américains.

L’éperlan arc-en-ciel que l’on retrouve à Kamouraska est un poisson anadrome, c’est-à-dire qu’il vit en eaux salées ou saumâtres (dans le fleuve), mais se reproduit en eaux douces (dans les rivières).

Des analyses génétiques ont démontré que la population d’éperlans arc-en-ciel de la rive sud de l’estuaire (entre Lévis et Sainte-Anne-des-Monts) constitue un groupe distinct du reste de l’espèce. C’est d’ailleurs uniquement cette population qui a été inscrite sur la liste des espèces vulnérables par le gouvernement du Québec en mars 2005.

Le nombre d’éperlans du sud de l’estuaire a diminué grandement au cours des quarante dernières années. Ce sont à la fois la surpêche et la disparition des frayères qui ont fait chuter la population de cette espèce de poisson.

Des étudiants en bioécologie du Cégep de la Pocatière capturent des éperlans, les mesurent, puis les remettent à l'eau.

Des étudiants en bioécologie du Cégep de la Pocatière capturent des éperlans, les mesurent, puis les remettent à l’eau.

Depuis 1993, diverses mesures ont été prises pour contrôler la pêche. On a d’abord interdit celle à l’épuisette, qui se faisait directement dans les sites de frai. On a ensuite suspendu la pêche commerciale entre La Pocatière et Rivière-du-Loup. Finalement, on a réglementé la taille des mailles des filets utilisés pour d’autres types de pêche, afin que les petits éperlans capturés accidentellement puissent s’en échapper.

Les frayères ont profité de la bonification générale de la qualité de l’eau des affluents du fleuve. C’est ce qui explique, selon M. Boutin, la réapparition de l’éperlan dans la rivière Kamouraska, après autant d’années d’absence. L’amélioration des installations municipales d’épuration des eaux usées, situées le long de la rivière, a porté fruit, tout comme, toujours selon M. Boutin, l’assainissement des pratiques des agriculteurs riverains.

Toutefois, la partie n’est pas gagnée pour l’éperlan arc-en-ciel, car, malgré la réduction de la pêche et la découverte de cette nouvelle frayère, la population de ce petit poisson n’a pas encore retrouvé l’importance qu’elle avait jadis.

Il faut donc demeurer vigilant. C’est d’ailleurs ce que font M. Boutin et ses étudiants du programme de bioécologie du Cégep de La Pocatière.

Une frayère suivie de près

Depuis la découverte de la frayère, M. Boutin et ses élèves retournent chaque année à la rivière Kamouraska. Ils vérifient la présence des éperlans et des œufs. Ces observations se font habituellement à la fin avril ou au début mai, dans des conditions souvent difficiles : il faut se déplacer dans l’eau glaciale du printemps et effectuer certains relevés durant la nuit.

Jusqu’à maintenant, l’éperlan a été fidèle à chaque rendez-vous annuel, mais son succès reproductif est variable. En effet, plusieurs facteurs influencent la réussite du frai : si le courant est trop fort, l’éperlan peut être incapable de rejoindre la frayère ; des sédiments, arrachés aux rives par l’érosion, peuvent recouvrir les œufs fraichement pondus ; des algues microscopiques (le périphyton) peuvent étouffer ces derniers avant qu’ils n’éclosent ; si la décrue arrive trop rapidement, les œufs peuvent être exondés et s’assécher.

Installation d'une cage pour capturer temporairement des éperlans

Installation d’une cage pour capturer temporairement des éperlans

Bref, bien des dangers menacent la frayère de la rivière Kamouraska. Son efficacité et sa survie ne sont pas garanties. C’est pourquoi les étudiants du cours de bioécologie en prennent soin.

Une des mesures les plus importantes pour protéger la frayère fut de planter en 2013 quelque 2000 arbres et arbustes sur les rives qui bordent cette dernière. Ces végétaux, explique M. Boutin, permettent de stabiliser les berges et en diminuent l’érosion. Ainsi, les œufs d’éperlan risquent moins d’être enterrés par les sédiments.

Cette plantation fut rendue possible grâce à une subvention du Plan d’action Saint-Laurent, à la collaboration des agriculteurs propriétaires des rives, ainsi qu’aux efforts des étudiants et de leur professeur.

Tout est mis en œuvre pour que le site conserve sa vocation de frayère et que l’éperlan arc-en-ciel s’affranchisse de son statut d’espèce vulnérable.

Passer à l’action

Découvrir un œuf d’éperlan gros comme une tête d’épingle est certes un exploit, mais la détermination de M. Boutin et de ses étudiants est encore plus remarquable. Si nous avions trouvé un tel œuf, la plupart d’entre nous se seraient contentés de le regarder avec curiosité, sans plus. Mais pas ce petit groupe. Ils ont compris l’importance de leur découverte et ont mis les efforts nécessaires pour protéger cette frayère.

M. Boutin et certains de ses étudiants

M. Boutin et certains de ses étudiants

Avoir de bons yeux ne suffit pas pour préserver l’environnement. Il faut aussi bien choisir ses interventions, se retrousser les manches et avoir du cœur au ventre. C’est ce que ces jeunes et leur professeur ont compris et mettent aujourd’hui en pratique.

Pierre Giard, 2016

Crédits photos : Patrick Boutin et OBAKIR

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