Le héron et le canari

On peut observer de nombreux hérons le long des rives du Saint-Laurent. Ce grand échassier élancé ne semble pas avoir grand-chose en commun avec le canari. Pourtant, ils remplissent tous deux la même tâche essentielle : sonner l’alarme quand la qualité de l’environnement se dégrade.

Le Service canadien de la faune a choisi le grand héron (Ardea hérodias) comme espèce sentinelle de la santé globale du Saint-Laurent. Les biologistes étudient donc de près cet oiseau, car sa vitalité est le reflet de celle du fleuve.

Si la population de grands hérons diminuait ou venait à disparaître du Saint-Laurent, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour les millions de Québécois qui vivent le long du fleuve. Trop toxique pour ces oiseaux, ce cours d’eau cesserait aussi d’être un environnement de qualité pour les humains. Le grand héron joue donc un rôle similaire à celui que tenait jadis le canari dans les mines de charbon : lorsque ce petit volatile s’évanouissait, c’était signe que des gaz toxiques avaient envahi les tunnels. On devait alors évacuer d’urgence les lieux. Par son hypersensibilité au monoxyde de carbone, ce petit oiseau jaune a sauvé la vie de bien des mineurs.

L'espèce sentinelle par excellence: le canari signait la présence de gaz toxiques dans les mines en s'évanouissant.

L’espèce sentinelle par excellence: le canari signait la présence de gaz toxiques dans les mines en s’évanouissant. Mine Hollinger, Timmins, Ontario, 1928.

On a désigné le grand héron comme sentinelle parce qu’il occupe une place élevée dans la chaîne alimentaire et qu’il niche tout le long du fleuve. En se nourrissant, il accumule dans son corps plusieurs des polluants présents dans son environnement. L’examen des tissus et des œufs du grand héron nous renseigne donc sur le niveau de divers contaminants dans le fleuve.

Jusqu’à maintenant, les résultats des études démontrent que le niveau de contamination des hérons reste inférieur au seuil de toxicité pour la santé et la reproduction de cette espèce. Ce qui constitue une bonne nouvelle pour tout l’écosystème fluvial.

 

Facile à reconnaître

Les grands hérons adultes mesurent environ 160 cm de haut et pèsent entre 2,1 et 2,5 kg. De 95 à 135 cm séparent la pointe du bec de l’extrémité de la queue. Les deux sexes sont semblables, bien que les femelles soient un peu plus petites.

Ce grand échassier a le dos gris-bleu et la tête blanche. Son bec est jaune terne. L’espace entre le bec et les yeux (une partie de la tête appelée lore) est gris-bleu, tandis que l’iris est jaune. Les pattes et les pieds de cet oiseau sont jaune verdâtre.

Amerrissage d'un grand héron sur les battures de Kamouraska (photo : Pierre GIard)

Amerrissage d’un grand héron sur les battures de Kamouraska (photo : Pierre GIard)

Les hérons ont un long cou et de grandes pattes, qui constituent, avec leur taille imposante, les principales caractéristiques distinctives de l’espèce. Lorsqu’ils sont en vol, ces oiseaux sont, là aussi, facilement reconnaissables : ils ont le cou replié en forme de « S » et les pattes sont déployées derrière le corps. Leurs ailes sont longues et larges et battent lentement.

Le grand héron est présent presque partout en Amérique du Nord et en Amérique centrale. Au Québec, on compte environ 27 000 de ces échassiers répartis dans quelque 160 colonies. On estime que le tiers de ces oiseaux niche le long du Saint-Laurent. Les nids se situent habituellement sur des îles peu accessibles aux prédateurs et aux humains. À Kamouraska, c’est en effet dans l’archipel que nichent les hérons.

Dans le Plan de gestion de la réserve fédérale des Îles-de-l’Estuaire, on mentionne qu’on a relevé (en 2001) 31 nids de grands hérons à la Grande Île et 3 sur l’Île Brûlée. La héronnière de la Grande Île est d’ailleurs inscrite au registre québécois des aires protégées.

 

Vie de famille

Le grand héron niche dans les arbres, ordinairement en colonies, du début avril à la fin juillet. Pendant cette période critique où il pond et nourrit ses petits, il est très sensible au dérangement et à toute perturbation de son habitat.

(Photo : Joscelyne Bélanger, Les Basques)

(Photo : Joscelyne Bélanger, Les Basques)

Les hérons réutilisent généralement le même nid pendant plusieurs années, mais peuvent déménager lorsqu’ils se sentent menacés. Ce dernier est constitué de branches trouvées sur le sol, dans les arbres environnants ou dans des nids non protégés. Le mâle apporte les matériaux à la femelle qui confectionne une structure de 50 à 120 cm de diamètre.

La couvaison, qui dure près d’un mois, se fait par les deux partenaires. La couvée compte de trois à six œufs, habituellement quatre. Ceux-ci sont bleu pâle et éclosent vers la fin avril.

Les parents nourrissent leurs petits en régurgitant les proies qu’ils ont capturées. Les jeunes peuvent marcher à trois semaines, atteignent leur taille adulte vers 45 jours et exécutent leur premier vol à l’âge de 50 à 80 jours. Les héronneaux deviennent autonomes quelques semaines après cette première envolée. Ils rejoignent alors les adultes sur les battures, ou se confinent aux zones marécageuses où les proies sont plus petites et plus faciles à capturer.

(Photo : Alec Ouellet)

(Photo : Alec Ouellet)

Environ 70 % des jeunes meurent avant l’âge d’un an. Parmi les survivants, 36 % décèdent la deuxième année. Par la suite, on évalue le taux de mortalité annuel à environ 22 %. On estime que les hérons en âge de se reproduire ont en moyenne 5 ou 6 ans. Le plus vieux spécimen connu — bagué et vivant dans la nature — aurait vécu 23 ans.

 

Rester vigilants

 Même si la simple présence de nombreux grands hérons sur nos rives constitue une bonne nouvelle pour le Saint-Laurent, nous devons rester vigilants.

Des hérons en grand nombre et en santé : un bon signe pour le Saint-Laurent (photo : Pierre Giard)

Des hérons en grand nombre et en santé : un bon signe pour le Saint-Laurent (photo : Pierre Giard)

Même si notre société a réussi à limiter et à réduire certains polluants connus (comme le mercure et le DDT), de nouveaux types de contaminants se répandent dans notre environnement. Ils ont commencé à être observés dans les tissus de cet oiseau sentinelle. Ils n’ont peut-être pas encore atteint un niveau de dangerosité élevé, mais leurs effets à long terme sont méconnus.

Le grand héron continuera à sonner l’alarme lorsque notre environnement se dégradera. Il payera de sa propre santé cette alerte silencieuse. Espérons que nous serons attentifs à son appel à l’aide, car nous seuls pouvons agir.

Pierre Giard, 2016

Pour en savoir plus

Le grand héron, une espèce sentinelle de l’état du Saint-Laurent 2015

 

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