Les cormorans des îles de Kamouraska

Une colonie de cormorans niche sur les îles de Kamouraska. Surnommé le corbeau des mers, cet oiseau est un des rares dont la bonne santé est considérée comme une menace. Enquête sur un mal-aimé et ses crimes présumés.

Cormorans dans un nid au sommet d'un arbre (en 2015)

Cormorans dans un nid au sommet d’un arbre (en 2015)

Dans la culture populaire, le cormoran est méprisé, parfois même détesté. Pour s’en convaincre, on a qu’à revoir la série télévisée Cormoran, tournée en grande partie à Kamouraska. Dans un des épisodes, on peut y entendre cette tirade virulente :

Maudite race ! Maudite race d’oiseaux pourris ! (…) Cormoran, maudit corbeau des mers qui détruit tout, qui peut pas se reproduire sans tout dévaster autour de lui. (…) Va voir dans les îles, là où ils font leurs nids ! Tout meurt autour d’eux. Même leur fumier fait pourrir les plantes.  (Pierre Gauvreau, série télévisée Cormoran, diffusée à Radio-Canada de 1990 à 1993)

Le dernier dénombrement (effectué en 2011) fait état d’environ 1 330 individus dans les îles de Kamouraska ; une population qui fluctue, mais qui a tendance à augmenter. Mais, peu importe leur nombre, pour certaines personnes il y en aura toujours trop. En effet, cet oiseau est l’un des rares au Québec à faire l’objet de campagnes d’éradication.

Portrait-robot d’un oiseau mal-aimé

De loin, le cormoran à aigrettes apparaît comme un oiseau sombre, presque noir, avec un long cou curviligne. De près, on constate qu’il est plus coloré qu’à première vue : il arbore des taches orange sur la tête et le cou, ses yeux sont bleu vert et l’intérieur de sa bouche est bleu foncé. Quant aux aigrettes, elles sont noires et ne sont visibles qu’en période de reproduction.

Cormorans à aigrettes

Cormorans à aigrettes

Le cormoran adulte pèse entre 1,2 et 2,5 kg et mesure entre 70 et 90 cm. Les mâles sont légèrement plus gros que les femelles.

Au sol, le cormoran se reconnaît à sa posture caractéristique : il présente au soleil ses ailes qu’il étend en croix afin de les faire sécher. La surface des plumes des cormorans est moins imperméable que celle d’autres oiseaux aquatiques, mais cela ne semble pas leur nuire quand vient le temps de plonger pour chasser le poisson.

 

Cormorans à aigrettes

Cormorans à aigrettes dans un nid au sol

Les méfaits du cormoran

Si on déteste tant le cormoran, c’est qu’on l’accuse de deux méfaits : manger trop de poissons et détruire la végétation.

La première inculpation est fréquente chez les animaux qui ont fait l’objet de campagnes d’éradication. Au Québec, on a presque exterminé les bélugas et les phoques communs pour ce prétexte. On estimait, à tort, qu’ils mangeaient trop de poissons. C’est pour ce même motif que l’abattage du cormoran se poursuit encore de nos jours au Québec, notamment au lac Saint-Pierre, un élargissement du fleuve situé en amont de Trois-Rivières. On l’estimait responsable de la disparition de la perchaude à cet endroit.

Cormorans à l'envol

Cormorans à l’envol

Le deuxième chef d’accusation, soit la destruction de végétation, est lui aussi souvent prononcé contre le cormoran. Ce délit survient quand le cormoran fait son nid dans un arbre. Après quelques années, les déjections de l’oiseau, riches en azote et en phosphore, finissent par tuer l’arbre. Dans les îles de Kamouraska, c’est surtout pour protéger la végétation qu’on a procédé à une campagne d’abattage entre 1989 et 1992. Environ 1 100 cormorans furent alors abattus sur l’île Brûlée et 130 sur la Grande Île.

On a utilisé toutes les méthodes possibles pour réduire le nombre de cormorans. Au Manitoba, on a même employé le lance-flammes ! Les procédés les plus fréquents aujourd’hui sont le tir au fusil et la stérilisation des œufs par huilage.

Un bouc émissaire ?

Après avoir analysé les centaines de cormorans qu’ils avaient abattus au lac Saint-Pierre, les biologistes du ministère des Forêts de la Faune et des Parcs du Québec ont innocenté cet oiseau. Selon eux, ce sont plutôt l’augmentation de la température de ce lac fluvial et la présence de cyanobactéries dans l’eau, qui ont ruiné l’habitat de la perchaude. Toutefois, malgré cette conclusion, la campagne d’éradication se poursuit. Pour quelle raison ?

En ce qui concerne la végétation, force est de constater que les déjections des cormorans tuent les arbres sur lesquels ceux-ci nichent. Mais, si on considère que ces oiseaux étaient déjà présents sur nos îles bien avant l’arrivée de Jacques Cartier, on peut penser que nous ne sommes pas confrontés à une catastrophe imminente. Faisons plutôt confiance à la nature, elle semble savoir mieux contrôler que nous ses écosystèmes.

Cormorans au sommet d'arbres morts sur Grande Île (en 2015)

Cormorans au sommet d’arbres morts sur Grande Île (en 2015)

Le cormoran restera un mal-aimé : on ne se défait pas facilement d’une mauvaise réputation. Toutefois, il est bon de se rappeler que ses larcins sont peu de choses comparativement à nos propres crimes envers l’environnement. Cessons donc de le surnommer le corbeau des mers, car, tout compte fait, il ressemble davantage à un animal beaucoup plus rare : le bouc émissaire à plumes !

 

Texte et photos : Pierre Giard, 2016

Pour en savoir plus :

La bête noire du Saint-Laurent, Nature Québec

Essais de contrôle par abattage du Cormoran à aigrettes — Saison 2013

Audubon, Cormoran à aigrettes (en anglais)

 

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