La Société des plantes : semer la joie

C’est dans les terres fertiles du Bas-Saint-Laurent, là où les méandres de la rivière Kamouraska caressent les courbes du rang de l’Embarras, que Patrice Fortier et sa Société des plantes ont pris racine il y a une quinzaine d’années. C’est ici qu’il produit et vend ses semences de fruits et légumes, la plupart du temps des variétés rares ou anciennes. Au cœur du doux pays, il nous entraîne dans un terroir de saveurs oubliées.

La Société des plantes est une microentreprise qui œuvre dans un domaine normalement réservé aux géants. Aujourd’hui, le marché mondial des semences agricoles est entre les mains d’une poignée de conglomérats industriels. En effet, quelques multinationales, comme Monsanto, Pionner et Syngenta, contrôlent une grande partie de la vente de semences sur la planète. Avec le temps, cette concentration de la production de graines a dilué l’offre de fruits et légumes dans nos étals.

Morelle de Balbis

C’est à cette érosion de la biodiversité agraire que s’attaque Patrice Fortier. Les semences qu’il nous propose visent bien sûr à nous faire connaître de nouvelles saveurs, mais aussi à fournir aux petits jardiniers des végétaux plus appropriés à notre climat. Des variétés qui résistent davantage au froid et s’accommodent des courtes saisons cultivables du Québec. Mieux adaptées, ces plantes ont souvent moins besoin des engrais et pesticides vendus (quel hasard!) par les grands semenciers industriels.

Carotte «Blanche de Kuttigen»

Cette sélection des meilleurs végétaux ne se fait pas tout seule. Derrière chacune des quelque 175 semences de la Société des plantes, se cachent des centaines d’heures de labeur. Le grainetier procède par essais et erreurs, en gardant toujours l’espoir que la prochaine tentative sera la bonne. Pour certaines espèces, il a fallu à Patrice jusqu’à cinq ou six ans pour choisir les spécimens pouvant faire honneur à leur variété. Un travail de moine qui doit être fait avec la rigueur du généticien! Les débuts de la Société des plantes ont mis à rude épreuve la patience de notre semencier. Cette petite entreprise a pris tout son temps pour s’épanouir, à la manière des graines qu’elle nous propose; ce qu’on plante aujourd’hui porte rarement des fruits dès le lendemain. Ainsi, pendant plusieurs années, ce projet un peu fou de Patrice Fortier ne fut pas rentable.

Concombre «Lemon»

Aujourd’hui, la valeur de son travail est mieux reconnue. Il peut maintenant s’enorgueillir d’approvisionner en semences certains maraîchers qui alimentent les meilleurs restaurants du Québec. Sa réputation dépasse même les frontières du pays : lorsque je l’ai rencontré, il s’apprêtait à répondre à une commande du Jardin des Plantes de Paris! Mais il partage surtout son amour des «variétés utiles et agréables» avec les milliers de jardiniers amateurs du Québec qui lui réclament chaque année des petits sachets de graines. Difficile, en effet, de résister à l’appel du catalogue de la Société des plantes. Certaines notices sont aussi délectables que les végétaux présentés. Citons pour preuve cette description de l’absinthe :

«Cette herbe sainte des anciens, muse de nos poètes maudits, est une vivace rustique facile à cultiver. Ses feuilles argentées et soyeuses en guise d’armure, elle rit des sécheresses et déjoue les vents et les chevreuils. 75 cm de caresse au parfum grisant qui ne laisse personne indifférent.

Absinthe

Dédiée à la déesse Artemis qu’on associe à la Lune, l’absinthe guide nos pas à la lueur laiteuse de cet astre qu’elle réfléchit. Son effet insectifuge est une autre raison de la laisser se ressemer en périphérie du jardin. Un des meilleurs toniques amers, elle ouvre l’appétit et, dosée subtilement, elle parfumera les volailles rôties en les rendant parfaitement digestes.»

Ce court texte plein de poésie permet de découvrir l’autre facette de Patrice Fortier: celle de l’artiste qu’il fut avant de devenir semencier, et qu’il continue d’être aujourd’hui. Les magnifiques photos de légumes qui illuminent cet article sont d’ailleurs de lui. Son exposition de numérisations de légumes racines «Blanches à collet vert» fut présentée à plusieurs endroits, notamment à Milan en mars 2015.

Comme il le dit lui-même, la préservation du patrimoine agricole n’exclut pas la création. Laissons-lui donc les dernières lignes de ce texte. Mieux que quiconque, il peut nous rappeler que le mot culture se cache dans celui d’agriculture.

«Passionnés de patrimoine, nous tendons par nos activités à le réactualiser. Les variétés anciennes que nous vous proposons, riches de formes, saveurs et textures sont un trésor de diversité et un antidote au nivellement progressif qui réduit le champ de nos sensations et jette aux oubliettes des siècles de travail de sélection. À chaque année, nos connaissances sur les légumes et sur la production de semences s’améliorent. Et à chaque génération nos semences s’adaptent à nos choix subjectifs, notre manière de cultiver et notre climat.

Préservation est aussi création : notre travail de sélection annuel est un travail de préservation dynamique et, à l’instar des copistes au moyen-âge, les plantes ont parfois beaucoup d’imagination dans la reproduction de leurs gènes. Nous souhaitons créer de nouvelles variétés qui deviendront un jour des variétés anciennes et ainsi mettre notre grain de sel à cette histoire.»

Espérons que cette passionnante histoire se poursuive encore longtemps, afin que Patrice et sa Société des plantes puissent continuer de semer la joie dans le cœur des jardiniers du Québec.

Texte : Pierre Giard, février 2017

Photo de Patrice Fortier : Pierre Giard

Photos de légumes : Patrice Fortier

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