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Les marais salés du Kamouraska : des trésors oubliés

Les marais salés du Kamouraska sont les joyaux de l’environnement naturel de la région. Pourtant, plusieurs en ignorent même l’existence. Une méconnaissance surprenante, si on considère que le toponyme amérindien « Kamouraska » signifie « là où il y a des joncs au bord de l’eau » : une référence directe à ces marais côtiers.

Lorsqu’on parcourt le tronçon de la route 132 qui relie Saint-Denis à Kamouraska, on devine à peine la présence du fleuve. En effet, le trajet se fait au cœur des champs cultivés. La rive est cachée à environ 500 m du chemin, au bout des terres. C’est là que se trouve, derrière un aboiteau et coincé entre le fleuve et la terre ferme, le marais salé de la baie de Kamouraska.

Un écosystème exceptionnel

Environnements métissés, à mi-chemin entre la mer et la terre, les marais salés comptent parmi les milieux naturels les plus productifs de la planète.

Ces milieux humides remplissent de nombreuses fonctions: ils filtrent les eaux de surface avant qu’elles n’atteignent le fleuve; ils contribuent à ralentir, grâce à leurs caractéristiques morphologiques et végétales, les vagues et leurs effets érosifs; finalement, parce qu’ils sont parsemés d’une multitude de petites mares, les marais salés tiennent lieu de pouponnières pour de nombreuses espèces de poissons, d’oiseaux et de crustacés.

Dans le cadre d’une étude sur la baie de Kamouraska, le Comité ZIP (Zone d’Intervention Prioritaire) du Sud-de-l’Estuaire y a recensé 83 espèces végétales et 35 espèces d’oiseaux. On y a notamment relevé la présence du grand héron, du canard noir, du canard colvert, du pluvier kildir, du bruant des prés, de l’hirondelle rustique, du bruant de Nelson et du hibou des marais. Notons que les trois dernières espèces sont considérées en péril, selon les classements québécois ou canadiens.

Hibou des marais

Pour les auteurs de cette étude : « la caractérisation du marais de la baie de Kamouraska a permis de relever un joyau régional possédant une richesse importante en termes de biodiversité. »

Au cœur de notre histoire

Longtemps, l’homme a entretenu une relation harmonieuse avec les marais salés.

Ainsi, selon M. Matthew Hatvany, professeur de géographie à l’université Laval, les Amérindiens ont fréquenté les marais de la région pour y pêcher ou y chasser. Plus tard, les premiers colons y faisaient paître leur bétail et y récoltaient des joncs pour étoffer leurs toits de chaume.

Ce n’est qu’au XIXe siècle, alors que la région connaissait un exode de sa population vers les États-Unis, que la relation avec les marais s’est modifiée. Rappelons qu’à cette époque, bien des familles quittaient le Bas-Saint-Laurent parce que les bonnes terres y étaient déjà toutes occupées. L’expansion de la zone agricole vers les marais fut alors envisagée comme un moyen de nourrir — et de conserver ici — davantage de familles.

Terres agricoles devant le marais salé de la baie de Kamouraska

C’est un des enseignants de l’école d’agriculture de La Pocatière, l’agronome Jean-Daniel Schmouth, qui fut l’apôtre de la généralisation des aboiteaux, un système de digues qui permet d’élargir le territoire agricole en zone riveraine. Selon la Société historique de la Côte-du-Sud, Schmouth écrivit, dans la Gazette des Campagnes de 1874, que :

« Sur les bords du fleuve Saint-Laurent, et surtout de la Rive-Sud […] existent de grandes étendues de terrain. Ces basses terres semblent douées d’une très grande richesse, et l’œil est surpris de n’y voir pousser que des herbes marines […] Pour mettre ces terrains en culture, il faut donc tout d’abord empêcher les eaux salées de les submerger, tout en donnant aux eaux de pluie un écoulement facile […] Dans nos localités, ces conditions sont remplies par des digues en terre connues sous le nom d’aboiteaux […] L’étendue de terrain que l’on pourrait ainsi conquérir sur le fleuve […] est immense. »

Inspirés par cette vision, les cultivateurs ont construit au fil des années quelque 27 km d’aboiteaux sur les rives du comté de Kamouraska. Un travail colossal qui illustre bien la détermination des pionniers qui ont occupé et modelé notre territoire.

L’aboiteau de la baie de Kamouraska

Dans la baie de Kamouraska, c’est en 1937-38 que l’on aménagea le premier aboiteau. Celui-ci fut détruit par une tempête quelques années plus tard. Ce qui amena les cultivateurs à en construire un deuxième un peu plus haut dans le marais, soit à mi-chemin entre le premier aboiteau et la route 132.

Puis, vers la fin de la décennie 1970, les agriculteurs ont souhaité reconstruire la digue initiale, située plus près du fleuve, pour augmenter l’espace cultivable.

Un débat houleux entre écologistes et cultivateurs s’en est alors suivi. Les partisans de l’expansion des terres agricoles se sont heurtés à un nouveau discours : les marais n’étaient plus des espaces improductifs qu’il fallait conquérir et faire fructifier, mais plutôt des composantes essentielles de notre environnement naturel.

Digue de l’aboiteau de la baie de Kamouraska

Les connaissances scientifiques sur la valeur des marais étaient alors peu répandues au Québec. Elles ne firent pas le poids face à l’importance économique et sociale de l’agriculture dans une communauté rurale. En fait, ce n’est qu’après que les cultivateurs eurent reconstruit l’aboiteau en 1980, que les gouvernements fédéral et provincial ont reconnu l’importance des marais et émirent des directives pour les protéger et interdire tout futur endiguement.

Malheureusement pour le marais salé de la baie de Kamouraska, le mal était fait. En effet, 72 % de la superficie initiale du marais fut asséchée par ces travaux.

Une histoire à suivre

L’histoire du marais salé de la baie de Kamouraska n’est pas encore terminée. Le rehaussement du niveau des océans nous obligera peut-être à reconsidérer nos façons d’occuper les zones littorales. Un nouveau partage du territoire riverain entre l’homme et la nature pourra sans doute être envisagé.

Marais avec en arrière-plan le Cap Blanc et l’île aux Corneilles

C’est probablement dans ce contexte que se jouera le destin de ces milieux exceptionnels « où on trouve des joncs au bord de l’eau ». D’ici là, nous pouvons chercher à mieux connaître et davantage apprécier les marais salés qui ont survécu à l’endiguement. Même amoindris, ils restent un des trésors oubliés de la région.

Texte et photos : Pierre Giard (2018)

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